Russie: du sang à la corbeille

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Russie: du sang à la corbeille

Message  Laulau le Jeu 18 Déc - 11:38


18 décembre 2014
Par Jacques Sapir

La séance a été mouvementée, mais glorieuse, pour le rouble ce mercredi 17 décembre. Il s’est apprécié fortement face au dollar et à l’Euro après les séances catastrophiques de vendredi, lundi et mardi. Dans le même temps, la Bourse de Moscou, qui avait connu une forte baisse ce lundi et ce mardi, s’est brillamment reprise et a connu une hausse de 17%. Il faut, certes, se méfier des mouvements sur un marché des actions qui est très étroits. Près de 90% des volumes se font sur cinq titres seulement. Néanmoins, la tendance est ici très nette. Ces mouvements sont comparables dans leur amplitude à la baisse spectaculaire de mardi 16. Ils n’ont cependant pas provoqués les mêmes commentaires, et ceci est révélateur des parti-pris anti-russes d’une partie de la presse et des soi-disant « observateurs ». Ils n’en sont pas moins intéressants car ils révèlent ce qu’est la politique des autorités russes. Mais, au-delà de ce simple constat, il faut s’interroger sur les choix qui ont été faits par les autorités.
La stratégie des autorités et le bain de sang des spéculateurs

La stratégie du gouvernement et de la Banque Centrale semble fonctionner à court terme. Moins que la hausse du taux d’intérêt à 17%, il semble bien que ce soit essentiellement l’engagement des réserves du Ministère des Finances et de la Banque Centrale couplé avec des mesures administratives visant certaines banques, qui ait provoqué cette hausse importante. Elle est très significative. On voit que la veille, le rouble s’était effondré avant de remonter vers la fin de la journée. Cela s’explique par le mouvement de spéculation. On achète du dollar en vendant des roubles en début de journée, et ce mouvement fait chuter le rouble, puis on revend ces dollars, provoquant une légère remontée, mais qui reste à un niveau inférieur à celui auquel on les a acheté. Le spéculateur est ainsi gagnant. Songeons qu’il a pu acheter des dollars entre 63 et 65 roubles et les vendre entre 77 et 72 roubles, empochant ainsi un beau bénéfice. Mais, ce mercredi 17 c’est un tout autre scénario. Les achats de dollars se font entre 69 et 71 roubles, dans l’espoir de vente au-delà de 80 roubles. Mais, l’intervention de la Banque Centrale fit remonter le rouble qui à 8H00 est à 63 roubles pour 1 dollar. Les spéculateurs sentent que a situation leur échappe et ils multiplient les achats, faisant chuter le rouble un instant, mais l’intervention de la Banque Centrale et du Ministère des Finances sature le marché, le rouble s’apprécie, et les contrats se dénouent entre 62 et 60,5 roubles pour un dollar, ce qui entraine des pertes énormes pour les spéculateurs.

Graphique 1

Mouvement du cours du roule face au dollar le 16 et 17 décembre

A - Charte séance

Ces mouvements du 17 décembre impliquent donc des pertes très lourdes pour les spéculateurs qui jouaient la baisse du rouble. On verra dans les jours qui viennent ce qui se passe pour certains fonds spéculatifs, en particulier aux Etats-Unis, et certaines petites banques russes, proches de milieux opposés à la politique menée par Vladimir Poutine. Il est clair que cette stratégie doit absolument être poursuivie dans les jours qui viennent pour rendre ces pertes irréversibles et redonner par la même occasion confiance à la population russe.

L’objectif devrait donc logiquement être d’atteindre le niveau de 55 roubles pour 1 dollar. Ce cours qui correspond plus ou moins au niveau d’équilibre pour un baril de pétrole en dessous des 60 dollars et qui rassurerait la population.
Le coût pour les autorités.

On ne connaît pas encore exactement le coût direct de cette stratégie. Il est cependant clair qu’il a été important. La Banque Centrale et le gouvernement ont certainement jeté des sommes importantes sur le marché pour arriver à leurs fins. Ils devront dépenser des sommes toutes aussi importantes dans les jours à venir, probablement autour de 30 milliards de dollars par semaine s’ils veulent atteindre cet objectif. Mais il est clair que la Russie en a aujourd’hui les moyens. Les réserves de la Banque Centrale sont au-dessus des 400 milliards de dollars.

Ce coût n’est pas le seul, et il faut aussi envisager le coût caché de cette politique. Il réside dans le maintien de taux d’intérêts élevés. Ces derniers sont actuellement de 17% l’an, alors que l’inflation se situe autour de 10,5% l’an. Si ces taux devaient s’inscrire dans la durée, ils étrangleraient l’économie russe. Il faut donc ici bien considérer que si une politique de lutte contre la spéculation par des moyens de marché peut être efficace, comme cela a été prouvé ce mercredi 17 décembre, le coût, tant direct qu’indirect de cette politique devient rapidement croissant. On comprend que, dans l’esprit du gouvernement, cette stratégie ne soit pas appelée à durer. Il est clair qu’il espère qu’avec le mois de janvier prochain les pression baissières sur le rouble vont se calmer. Néanmoins, si la spéculation s’avérait soutenue politiquement par certains pays, ceci pourrait ne pas être le cas. Dans cette situation, la meilleure solution pour la Russie serait d’introduire rapidement des mesures réglementaires, ce que l’on appelle un contrôle des capitaux. La réussite de la stratégie adoptée par les autorités, qui se refusent pour l’instant de considérer l’option du contrôle des capitaux, va faire baisser la pression sur ces mêmes autorités. Mais, si l’engagement du Ministère des Fiances et de la Banque Centrale devait se poursuivre, il faudrait alors reconsidérer sérieusement les différentes options possibles.
Des leçons à tirer.

Une dernière leçon doit être tirée des événements qui viennent de se passer. Ce mini-krach sur le marché des changes a réactivé tout l’inconscient de méfiance vis-à-vis de l’économie russe qui date de la crise d’août 1998. Or, contrairement à cette époque, jamais il n’y a eu un risque de défaut. En 1998, les réserves de la Banque Centrale étaient très faibles, autour de 30 milliards. Elles sont aujourd’hui à 420 milliards, soit 14 fois supérieures. La dette publique était un problème majeur en 1998 ; aujourd’hui la Russie est l’un des pays les moins endettés du monde avec au tour de 9% du PIB pour sa dette publique, soit 10 fois moins que la France. La balance commerciale était en déficit au premier semestre 1998, alors qu’elle est excédentaire aujourd’hui de près de 120 milliards par an, un chiffre comparable à celui de l’Allemagne.

L’industrie russe se développe rapidement, et on a pu le voir dans les contrats signés récemment avec l’Inde, tout comme on peut le voir si l’on regarde les chiffres de la production automobile, ou aéronautique. Il est donc profondément stupide de compare la Russie à un quelconque émirat pétrolier. Cela n’avait non plus aucun sens de comparer 1998 avec ce qui s’est passé les jours derniers. Et pourtant, certains l’on fait, parfois de bonne foi montrant cependant que leur connaissance de l’économie russe était bien courte, et d’autres de moins bonne fois, démontrant une incontestable volonté de nuire. Il est important de ne pas se laisser guider par l’idéologie quand on cherche à comprendre ce qui se passe en Russie.

Lire des choses sensées, ça fait du bien et surtout ça nous change des billevesées distillées par des spécialistes de la Russie à la Ulysse Gosset.
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Le sang tourne en eau de boudin

Message  Laulau le Mar 23 Déc - 16:46


Contre-spéculation sur le rouble
23 décembre 2014
Par Jacques Sapir

La journée de lundi 22 a vu se poursuivre le mouvement à la hausse du rouble. Elle a même été marquée par une spéculation POUR le rouble et CONTRE le dollar américain USD ainsi que le prouvent les mouvements sur le marché des changes. C'est donc à un renversement spectaculaire par rapport à la situation de la semaine dernière que l'on assiste. Ce renversement laisse tout les "experts" qui tels des oiseaux de mauvaise augure ne cessaient de prévoir le pire pour l'économie russe sans voix. Il confirme la confiance que l'on peut avoir dans les fondamentaux de l'économie russe qui restent très sains. Une petite explication de ce qui est survenu aujourd'hui s'impose néanmoins.

La journée commence en effet avec un taux de change de 58 roubles pour 1 USD. Les spéculateurs vendent leurs dollars et achètent massivement du rouble avant l’ouverture de la séance, ce qui fait chuter le taux de change en quelques minutes à 56 r/1USD marquant ainsi une appréciation du rouble. Il remonte après ces achats puis commence à s’apprécier à nouveau et atteint 54,5 roubles pour 1 USD vers 15h. Les spéculateurs vendent alors leurs roubles pour acheter du dollar provoquant une remontée du taux de change vers 56r/1USD mais la demande pour le rouble est telle que cette dépréciation du rouble ne dure pas et il revient, en fin de séance vers les 54r/1USD.


Ce processus est, bien entendu le résultat de la contre-attaque des autorités depuis mercredi dernier. Il correspond aussi à l’officialisation de l’annonce du soutien de la Banque Centrale de la Chine (la PBOC) qui garantit à la Banque Centrale de Russie, dont les réserves sont déjà importantes (420 milliards de dollars) qu’elle pourra compter sur l’immense masse de manœuvre de la PBOC (dont les réserves sont estimées à 4000 milliards de dollars). Il n’y a très clairement plus d’avenir à une spéculation contre le rouble. Mais, il y a toujours des spéculateurs sur le marché. Ces derniers ont donc décidé de jouer désormais pour le rouble. On peut, et on doit, considérer cela comme un signe positif, mais il faut cependant rappeler plusieurs choses :

Une spéculation pour le rouble signale néanmoins le maintien d’anticipations spéculatives sur le marché des changes. Le calme n’est donc pas encore revenu.
Cette spéculation pour le rouble pourrait entraîner le rouble trop loin. S’il est bon de revenir à un taux de change compris entre 50 et 55 roubles pour 1 USD il ne faudrait pas que le rouble monte au-delà de 50 (peut-être jusqu’à 42-45) car, en ce cas, cela poserait des problèmes fiscaux au gouvernement. Tant que le prix du baril de pétrole restera compris entre 55 USD et 60 USD le taux de change normal pour la rouble se situera entre 50 et 55 roubles pour 1 USD. Pour que le rouble puisse remonter au-delà de 50r/1USD il faudra attendre que le baril de pétrole monte au-delà de 70 USD, ce qui devrait survenir vers mars-avril de 2015.
Le problème risque de se poser avec acuité dès le début du mois de janvier. Les remboursements des entreprises et des banques seront très faibles en janvier par rapport à ce qu’ils étaient en décembre. Les achats de produits importés (en USD) vont se tarir après les fêtes de Noël. Tout se met en place pour une remontée brutale du rouble qui pourrait être aussi déstabilisatrice que sa baisse brutale. Bien sûr, un tel mouvement peut se contrôler par la Banque Centrale qui achètera des dollars (et vendra des roubles). Mais, si ce mécanisme peut lui permettre d’augmenter ses réserves il aboutit à injecter des roubles dans l’économie, et cela en période où l’inflation sera forte.



Ces différents facteurs font que la question d’un possible contrôle des capitaux reste posée aujourd’hui en Russie. Le gouvernement ne veut pas entendre parler du contrôle des changes, et il a très probablement raison dans la situation actuelle. Mais, le contrôle des capitaux revient à laisser le marché des changes fonctionner librement tout en régulant les quantités de capitaux qui, dans un sens ou dans un autre, viennent sur ce marché. D’ailleurs, c’est déjà ce qu’a fait la Banque Centrale de Russie en modifiant temporairement sa réglementation prudentielle pour les banques le 17 décembre afin de limiter leurs besoins en dollars. L’introduction d’une réglementation portant sur les mouvements de capitaux à court terme, à l’entrée comme à la sortie, serait alors une mesure complémentaire aux mesures déjà prises. Le gouvernement dispose de deux à trois semaines pour prendre ces mesures. Elles auraient l’immense avantage de déconnecter le taux d’intérêt du marché des changes. Ceci permettrait de faire baisser le taux d’intérêt à un niveau plus compatible avec l’investissement, c’est à dire en le ramenant vers 10,5% alors qu’il est actuellement de 17%. Sinon, le gouvernement sera contraint, s’il ne veut pas sacrifier l’investissement, d’user de méthodes administratives (comme des subventions d’investissement ou des crédits bonifiés) afin de compenser un taux d’intérêt bien trop élevé.

La Russie a traversé une grave attaque spéculative et semble tirée d’affaires désormais. Mais, ceci ne garantit pas encore un retour à une situation normale. Si le gouvernement veut limiter le choc sur la croissance de cette attaque le plus possible et mettre en place les conditions qui permettront à l’activité de se développer en profitant des avantage d’une large dépréciation du rouble qui redonne à l’économie sa compétitivité, il doit impérativement agir de manière décisive dans les semaines qui viennent.
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