De la méfiance

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De la méfiance

Message  Laulau le Mer 16 Avr - 17:39





Jacques Brel, dans sa « Fanette » (« Nous étions deux amis et Fanette m’aimait... »), nous le chantait déjà : « On ne nous apprend pas à se méfier de tout. »


On nous apprenait plutôt le contraire, dans nos écoles
frottées de bons sentiments et de morale (laïque ou religieuse, elles
sortent, au fond, du même tonneau) : à prêter l’oreille, faire crédit,
tendre la main. Des morales de la générosité, de l’altruisme. Avec
cette idée sous-jacente qu’« un bienfait n’est jamais perdu ».
C’est l’école de la vie qui nous enseigne la méfiance, quand on
commence à comprendre que les Fanette peuvent trahir (les Jacquot
aussi, hein !), que les beaux discours cachent souvent de vilaines
actions et que les joues gauches ne sont pas moins sensibles aux baffes
que les droites. Bref, sans plaider ici pour un cynisme sans
entrailles, défendons l’idée qu’une dose d’esprit critique ne nuit pas
à la bonne compréhension de la marche du monde, et partant à la
meilleure conduite de sa propre existence.


J’ajoute que, dans mon métier, le doute méthodique
relève plutôt des qualités professionnelles appréciables ­ sinon
toujours appréciées.


LA BANDEROLE


Nous a-t-on assez bassinés avec le sport et ses vertus,
sa glorieuse incertitude, la noblesse qui régit ses affrontements
(fraternels, il va de soi) ? Et quel gamin n’a rêvé d’être un champion
­ du vélo, de la raquette, du ballon rond ou ovale, de la course à
pied, ça dépend du moment, du milieu social, de la région natale ?


Nous avons eu droit, la semaine dernière, à l’épisode
de la banderole. La banderole du match PSG-Lens, vous savez bien (ne me
dites pas que vous y avez échappé, même en zappant les pages sportives
des JT, impossible à éviter) : « Pédophiles, chômeurs, consanguins, bienvenue chez les Ch’tis. »
Indignation générale. Promesses de mobilisation policière et judiciaire
sans précédent, avec sanctions exemplaires à la clé. Bien. On accordera
volontiers aux indignés que ce manifeste brandi dans les tribunes du
stade ne plaide pas pour l’intelligence ni le bon goût de ses auteurs.
Mais quoi, il n’y a pas mort d’homme ! Et seule sans doute la présence
(et, dit-on, la colère) du président de la République dans la tribune
d’honneur a donné à cette affaire cette ampleur nationale. Saviez-vous
que de telles insultes, qu’on dira « défoulatoires », sont monnaie
courante ? Ne fréquentant guère les stades, je l’ai appris en lisant un
papier du Monde [1], où l’on donne quelques exemples de banderoles comparables, notamment lors de rencontres Lyon-Saint-Étienne (« Stéphanois, ordures consanguines ») ou Lille-Lens (« Bienvenue aux analphabètes ! »). Ce
qui tend à prouver : 1 ­ Qu’on est en présence d’une sorte de jeu en
marge du jeu, où la surenchère tient toute sa place ; 2 ­ Que les
supporters parisiens n’ont pas le monopole de la connerie ; 3 ­ Que la
proximité géographique (le « derby ») est un
facteur stimulant ; 4 ­ Que ces agressions verbales (ou écrites, en
l’espèce) ne sont pas exemptes d’un certain mépris de classe, en tout
cas dans les exemples cités par Le Monde : les deux métropoles régionales traitant de haut leurs rivales locales respectives, considérées plus prolétaires.


Il y aurait encore place pour bien des commentaires et
d’autres leçons à tirer de l’incident. J’y revenais juste pour
illustrer mon propos sur le décalage entre le discours sur le sport et
la réalité de sa pratique.


VIVE LE SPORT !


On m’objectera que les supporters ne sont pas les joueurs (toujours « magnifical »
­ comme dirait quelqu’un ­ et dignes d’admiration), ni les entraîneurs,
accompagnateurs, soigneurs, dirigeants, arbitres (dont de nombreux
bénévoles, admirables de dévouement). Vouais.


Sans jeter l’opprobre sur la totalité du monde sportif,
vous m’accorderez que ce qu’on en connaît, ce qu’on en dévoile chaque
année un peu plus (après des décennies d’omerta), n’est guère reluisant.


Matches truqués, argent détourné, double billetterie,
transferts payés au noir, arbitres achetés, dirigeants engraissés,
entraîneurs harceleurs, brimades sexuelles, dopage généralisé (jusque
dans les clubs amateurs, jusque pour les mineurs...) : excusez du peu !
Et quand quelques grands joueurs, quelques stars incontournables et
adulées ont échappé à tout soupçon de fraude, de malversation ou de
perversions, on découvre fréquemment que leur patriotisme, leur
civisme, souvent mis à contribution médiatique pour des causes ­ il va
de soi ­ respectables, ne vont pas jusqu’à les dissuader d’installer
leurs pénates dans des pays connus pour la douceur de leur climat...
fiscal.


Vive le sport !


LA FLAMME DU BARON


Avec les Jeux olympiques, on côtoie les sommets de
l’hypocrisie et d’un lyrisme frelaté à vous poisser l’âme. Et je ne
parle pas seulement de ces jeux-ci, attribués à la Chine en toute
connaissance de cause, bien sûr, de la rudesse de son régime ­ mais en
toute révérence envers sa puissance montante, ceci compensant bien cela.


Sur les JO en général, on nous a bercés de bien belles
histoires : ce baron au grand coeur et gants beurre frais, si chic, si
animé de belles intentions. On ne nous apprend pas à se méfier des
belles histoires, ni des gentils barons : celui-là était un baron noir,
on l’a appris bien plus tard ; ou plutôt brun, comme ces chemises à la
mode de son temps, dans un pays voisin. Son idéal olympique, cette
grande fraternelle des jeunes gars en culottes courtes, sa flamme qui
court de clocher en clocher, plus loin, plus haut, plus fort ­ toute
cette sauce dont on nappe l’affreux brouet (les saluts nazis devant
Hitler, les révoltes sanglantes de Mexico et les poings gantés des
athlètes noirs américains, le massacre de Munich, les marchandages
sordides, les « sponsors » avides, les dirigeants
inamovibles et engraissés, les télés en rut, le fric et les flics, les
flics et le fric...) ­, constituent l’habillage d’une éthique en toc au
service d’une certaine idée de l’homme et de la société conçus pour les
joies ineffables du doux ( !) commerce et de la libre ( !) concurrence.


Je finis de rédiger ces lignes lundi soir, alors que se
confirme le fiasco de la traversée de Paris par le flambeau symbolique,
censé passer de main en main et de ville en ville jusqu’à Pékin. Et
sans s’éteindre. Malgré un service d’ordre ahurissant, et sous la
pression des manifestants, les Chinois ont choisi de couper le gaz,
d’annuler la halte solennelle à l’Hôtel de ville, et de finir le
parcours honteusement, en autobus ! C’est le Tibet la cause (plus ou
moins manipulée ­ là aussi, on est en droit de faire marcher l’esprit
critique) de cette mobilisation qui, d’Olympie à Paris en passant par
Londres et avant San Francisco, a au moins permis aux gentils, aux
naïfs, ceux à qui l’on n’a pas appris « à se méfier de tout »,
à ouvrir les yeux sur la réalité cachée derrière les beaux discours
consensuels sur l’harmonie universelle censée présider aux Jeux
olympiques.


Et pas seulement aux Jeux de Pékin, d’accord ?


Les JO, à Pékin ou ailleurs, c’est du bizness et de la
politique ; c’est-à-dire, pour parodier une formule célèbre, de la
guerre poursuivie par d’autres moyens.


Bernard Langlois

jeudi 10 avril 2008



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