La main de Washington

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La main de Washington

Message  Laulau le Mer 3 Sep - 18:10



C’est un des attributs de l’empire que d’attirer à lui tous les regards du
monde quand il ne fait jamais que régler ses problèmes domestiques. La
désignation officielle cette semaine de Barack Obama comme candidat
démocrate à l’élection de novembre n’échappe pas à la règle. Notre
fascination médiatique est d’autant plus inexplicable qu’il ne se
passera rien, strictement rien, au cours de cette convention de Denver.
Tout au plus, les analystes pourront-ils scruter la duplicité du clan
Clinton dans son soutien à un homme que, probablement, il maudit. Et
mesurer le préjudice électoral que Bill et Hillary pourraient lui
porter. Pour le reste, la mise en scène est à peu près aussi huilée
qu’une brillante comédie de Broadway. Et l’imprévu, la hantise des
scénaristes. Pourtant, l’indifférence nous est interdite. Et ce mois
d’août qui s’achève apporte à cela plusieurs explications. Trois crises
internationales, chacune facteur de grande tension, portent l’empreinte
de Washington. En Afghanistan, la mort de dix soldats français est
venue tragiquement nous rappeler que notre armée mène là-bas une guerre
américaine d’occupation. Et que la guerre aux terroristes est une
construction idéologique qui fait en réalité le jeu des talibans,
lesquels retrouvent du soutien dans la population à mesure que les
armées de la coalition se renforcent. La mort, dimanche, de
quatre-vingt-dix civils bombardés « par erreur », et avec « les
regrets » de l’état-major américain, va sans doute aggraver un peu plus
ce sentiment national qui tend à transformer les islamistes en
résistants.


La deuxième grande crise qui porte la patte de
Washington est évidemment l’affaire géorgienne. Il faut être
Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, nos néoconservateurs, nos Dick
Cheney à nous, pour considérer comme « obsolète »
la question « qui a commencé ? ». Car si la riposte russe a eu la
brutalité dont on sait le régime de Poutine (même relooké par Medvedev)
capable, c’est bien l’offensive géorgienne contre l’Ossétie du Sud qui
a ouvert les hostilités le 8 août. Et nous savons aujourd’hui que cette
agression, qui a tout de même coûté la vie à deux mille personnes, a
été inspirée par les stratèges de la Maison Blanche. On connaît leurs
motivations : il s’agissait, en utilisant le président Saakachvili
comme un vulgaire pion sur leur échiquier international, de marquer
l’appropriation définitive de l’Ossétie du Sud par la Georgie à la
veille de l’intégration de celle-ci dans l’Otan. Et cela, bien entendu,
au mépris de la culture et du sentiment russophones de la population
ossète. Au passage, il faut noter l’ironique symétrie entre cette crise
et la crise kosovare. Comme le Kosovo se sent majoritairement albanais,
l’Ossétie se sent plus russe que géorgienne. Mais là où la « communauté
internationale » avait volé au secours du Kosovo dans sa volonté de
s’émanciper de la Serbie, la même communauté soutient la Géorgie. Dans
cette affaire, Saakachvili a pourtant exactement joué le rôle que feu
Milosevic avait joué au Kosovo. Voilà de quoi relativiser les grands
principes d’ingérence humanitaire et de droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes, réversibles selon le côté du manche. Et le manche est
toujours américain.


La troisième crise n’a pratiquement pas eu lieu. Et,
cette fois, il faut le regretter. On aurait aimé entendre l’Union
européenne et les partisans des traités de Maastricht et de Lisbonne à
propos de l’installation du bouclier antimissile américain en Pologne,
ratifiée par Condoleezza Rice le 20 août. L’accord américano-polonais
est à la fois une mise en servage de l’Europe par les États-Unis et un
acte hostile à l’encontre de la Russie. La mise en place dans un état
de l’Union européenne et aux portes de la Russie d’un élément du
National Missile Defence s’inscrit dans la même stratégie que
l’opération géorgienne en Ossétie. Une stratégie proprement
impérialiste dont l’enjeu à peine voilé est évidemment la maîtrise de
la route du pétrole et du gaz. Ce legs redoutable de l’administration
Bush, peut-on espérer que Barack Obama, s’il l’emportait en novembre –
ce qui n’est pas donné –, s’en libérerait ? En fait, il serait
probablement illusoire de croire que les intérêts lourds de l’empire
américain s’effaceraient, et que les lobbies qui veillent jalousement
sur la pérennité de cette politique verseraient soudain dans la
philanthropie. Tout au plus peut-on croire que le nouveau président
romprait avec l’unilatéralisme de l’équipe actuelle et qu’une autre
vision du monde l’emporterait. La désignation de Joe Biden comme
vice-président est à cet égard encourageante. Le sénateur du Delaware
est connu pour son hostilité à l’idéologie de la « guerre au
terrorisme ». La disparition des néoconservateurs des arcanes du
pouvoir américain ne serait déjà pas une mince affaire.

Denis Sieffert






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